13

 

Une pointe de culpabilité ne tarda pas à ternir l’euphorie dans laquelle m’avaient plongée mes retrouvailles avec Keir. Oui, décidément, nous aurions dû profiter de l’occasion pour parler… Pourtant, je ne parvenais pas à m’en vouloir tout à fait, et ce fut le cœur léger que j’achevai de me sécher et de m’habiller.

De retour à ma tente, j’annonçai mon intention de faire une sieste. Amyu mit ma soudaine fatigue sur le compte de ce bain à la xyiane qui l’intriguait tant. Je me gardai bien de la détromper en lui relatant mes ébats avec Keir, dont l’excitation et la… vigueur m’avaient épuisée.

À mon réveil, je sentis qu’une énergie nouvelle circulait en moi. Je retrouvais un sentiment de plénitude que je n’avais pas éprouvé depuis longtemps. Longuement, je m’étirai sous mes couvertures, parfaitement reposée et détendue.

Ma douce béatitude ne résista pas à la soudaine prise de conscience que j’avais gâché par ma conduite impulsive une occasion unique de communiquer avec Keir. Allongée dans mon lit, les yeux rivés au plafond de toile, je me maudis tout bas. Comment avais-je pu me jeter comme une folle au cou de mon Seigneur de Guerre au lieu de chercher à mettre au point une stratégie commune ?

Pourtant…

Un sourire rêveur s’attarda sur mes lèvres tandis que se rejouaient sous mon crâne les différents épisodes de cette rencontre explosive. Puisqu’il m’était impossible de revenir en arrière, à quoi bon regretter mon comportement ? Et puis, Keir trouverait peut-être une autre occasion de me contacter.

Satisfaite de moi-même, en définitive, je me redressai dans mon lit.

— Xylara ? s’inquiéta Amyu dans la pièce voisine.

Après avoir noué une couverture autour de ma poitrine, je remis un peu d’ordre dans mes cheveux et lançai :

— Tu peux venir, je suis réveillée. Est-il plus de midi ?

Amyu passa la tête dans l’entrebâillement de la porte et fronça les sourcils.

— Midi est passé depuis longtemps, Xylara.

Avec un grand sourire, je fis semblant de m’étonner.

— Ah, oui ? J’étais décidément très fatiguée.

En la voyant se rembrunir, je compris qu’elle n’était pas tout à fait dupe. Mais je n’allais pas laisser son attitude désapprobatrice gâcher le sentiment de bien-être qui m’habitait.

— Pourrais-je avoir un peu de kavage ? J’attendrai pour manger.

— N’oubliez pas que le Seigneur de Guerre Liam du Cerf a demandé à vous courtiser, me rappela-t-elle en sortant. Il vous invite à partager le repas du soir.

Laissant fuser un soupir de découragement, je tendis le bras pour attraper mes vêtements.

— Comment est-il ? m’enquis-je en forçant la voix. Si c’est un autre Ultie, je nous ferai gagner du temps à tous les deux en lui disant non tout de suite.

Amyu revint les bras chargés d’un plateau qu’elle posa sur mon lit.

— Le Seigneur de Guerre Liam a très bonne réputation.

La gorge soudain très sèche, je m’emparai de mon bol et me laissai aller à la confidence.

— Je n’aime pas du tout ça, Amyu… Le Conseil entend des vérités qui me concernent, et je ne suis pas autorisée à assister au senel ni même à avoir connaissance de ce qui s’y dit. Ce n’est pas juste.

Comme si elle réfléchissait à mes paroles, Amyu marqua une pause avant de me répondre.

— Vous êtes originaire de Xy, et savoir si vous pouvez devenir l’une des nôtres, avec le statut de Captive, est une affaire qui ne concerne que ceux de la Grande Prairie. Ce senel que tient le Conseil est ouvert à tous, et votre présence risquerait d’influencer ceux qui demandent à énoncer leurs vérités.

Avec un haussement d’épaules, elle ajouta :

— Sans compter que vous pourriez vous offenser de certaines paroles prononcées contre vous.

— Amyu… protestai-je. Je sais à quoi sert un emblème.

— Un emblème ne suffit pas à tout régler. Il nous arrive aussi de garder offense de certaines paroles prononcées contre nous, y compris quand l’emblème a été rendu. Personne n’est parfait… même dans la Grande Prairie.

Je souris de cette pointe d’humour, si étonnante dans sa bouche, avant de passer à un autre sujet.

— Comment se porte Eace ? Me laissera-t-on la voir ?

Le visage d’Amyu s’illumina aussitôt.

— Elle va déjà beaucoup mieux ! affirma-t-elle. Reness est à son chevet et la soigne très attentivement. Elle a promis de vous appeler à la moindre alerte.

Avançant d’un pas vers moi, Amyu posa la main sur la dague pendue à sa ceinture et redevint grave pour me dire :

— Je vous remercie, Xylara, d’avoir sauvé la vie de mon amie. Eace et moi avons été élevées ensemble. Elle est très chère à mon cœur. J’ai une dette envers vous.

Le sérieux avec lequel elle venait de prononcer ces paroles ne prêtait pas à sourire. La femme qui se tenait devant moi n’avait rien d’une enfant, contrairement à ce qu’on avait réussi à lui faire croire.

— Pas du tout, répliquai-je en soutenant son regard. Tu ne me dois rien. J’ai fait le serment de soigner tous ceux qui peuvent avoir besoin de mon savoir, d’où qu’ils viennent. C’est à moi de te remercier de m’avoir permis de lui porter secours.

Amyu s’inclina devant moi et sortit, me laissant seule avec mon kavage.

— Bienvenue sous ma tente, Xylara, Fille du Sang de la Maison de Xy. Je m’appelle Liam du Cerf. Puis-je vous offrir un peu de kavage ?

Je pris le temps de m’avancer et de laisser mes yeux s’accoutumer à la pénombre avant de répondre. La tente était chauffée par deux grands braseros dont la douce lueur rougeoyante constituait la seule source de lumière.

— Je me dois d’être honnête envers vous, Liam du Cerf, déclarai-je. Sachez que Keir du Tigre est mon Seigneur de Guerre et que je n’en veux pas d’autre. Vous perdez donc votre temps à me courtiser.

Un petit rire satisfait monta de l’obscurité.

— Confidence pour confidence, je dois vous avouer que je n’ai pas l’intention de vous courtiser.

Je le vis alors sortir de la pénombre. Grand, doté de longs cheveux blonds striés de mèches argentées, il avait des yeux de la couleur du miel et m’offrait un sourire chaleureux. Mais ce qui me rassura par-dessus tout, ce fut le fil d’argent qui ourlait le sommet de son oreille gauche. Liam du Cerf s’était promis à une autre, et cet engagement dans une relation permanente et exclusive constituait pour moi une garantie de sécurité. En l’écoutant reprendre la parole, je laissai échapper un soupir de soulagement.

— Si je voulais vous rencontrer, c’est parce que je m’intéresse à Keir, à ses partisans, à ses idées. J’espère que vous n’avez rien contre le fait de discuter avec moi ?

D’un geste, Liam me désigna une plate-forme basse couverte de poufs et de coussins, assez semblable à celle que j’avais pu observer sous la tente de Simus.

— Installez-vous confortablement. Nous discuterons en mangeant.

Quand nous fûmes installés, Liam frappa dans ses mains. Deux guerriers entrèrent avec des plateaux chargés de kavage et de gurt.

— Sur le chemin du retour vers le Cœur des Plaines, expliqua-t-il, nous avons eu la bonne fortune de pouvoir chasser l’ehat. Nous n’en avons pas abattu quatre, comme Keir a paraît-il réussi l’exploit de le faire, mais il m’en reste suffisamment pour vous en offrir ce soir une bonne tranche grillée.

Les coudes appuyés sur les genoux, il se pencha vers moi et ajouta, l’œil brillant de curiosité :

— Aurez-vous l’amabilité de me conter cette chasse ?

Je me fis un plaisir de lui narrer par le menu tout ce à quoi j’avais assisté. Quand j’en vins à la frappe ratée d’Iften, il grimaça mais ne fit aucun commentaire. Et le baiser au vainqueur parfumé au musc d’ehat lui arracha un éclat de rire.

— Une véritable preuve d’amour, Xylara !

— S’il vous plaît, lui dis-je dans un sourire, appelez-moi Lara. Xylara est trop formel.

— Vous m’honorez.

Liam retrouva son sérieux pour me demander :

— Dites-moi, Lara, est-il vrai que vous ressuscitez les morts ?

— Bien sûr que non ! m’exclamai-je sans chercher à cacher mon irritation. Pourquoi me demandez-vous cela ? À cause de ce qui s’est passé au bord du lac avec cette petite fille ?

Liam acquiesça d’un bref hochement de tête.

— Il est parvenu jusqu’à mes oreilles sur les ailes du vent que vous avez ramené cette enfant des neiges où elle était partie. On dit aussi que vous l’avez fait parce qu’elle était xyiane, alors que tous les autres qui ont péri étaient des guerriers de la Grande Prairie.

Le kavage prit instantanément sur ma langue un goût de cendres. Outrée mais incapable d’exprimer mon indignation, je me contentai de le dévisager en secouant la tête.

— Je ne vous raconte pas cela pour vous offenser, s’empressa-t-il d’ajouter, mais pour que vous sachiez ce qui se dit de vous.

— Jamais je ne…

Ma voix se brisa. Je dus déglutir avant de pouvoir poursuivre :

— Si j’avais ce pouvoir, Liam, je l’utiliserais pour le plus grand bien de tous. Les vœux que j’ai prononcés en devenant guérisseuse m’y obligent. Mais je vous jure que je suis incapable de ressusciter les morts !

Mon hôte ne me quittait pas des yeux.

— Pourtant, insista-t-il, cette enfant…

— Que cette fillette ait pu survivre est un cadeau inespéré de la Déesse – ou des Éléments.

Reposant mon bol pour passer nerveusement les doigts dans mes cheveux, j’expliquai :

— J’étais fatiguée. Nous étions tous épuisés et sur les nerfs. Je ne suis même pas sûre que le bébé ait réellement cessé de respirer.

Avec un haussement d’épaules, je conclus :

— Si ce qui est arrivé est un miracle, je n’en suis nullement responsable. D’ailleurs, je n’ai jamais prétendu posséder de tels pouvoirs !

— Je vous crois, Lara, assura Liam. Ainsi, chez vous, les guérisseurs soignent tous ceux qui en ont besoin ?

Soulagée qu’il change de sujet de conversation, je me fis un devoir de lui donner un aperçu de notre mode de vie. Liam m’écouta avec attention, me posant des questions qui témoignaient de son intérêt, mais quelques concepts de base de la civilisation xyiane lui demeurèrent obscurs.

— À quoi bon cet « argent » dont vous faites si grand cas ? s’étonna-t-il. Je ne peux pas le manger, je ne peux pas le porter, je ne peux pas m’en servir à la chasse, alors pourquoi devrais-je l’accepter en échange de quoi que ce soit ? Mieux vaut un bon marchandage et un troc honnête !

J’étais prête à relever le défi de le lui expliquer quand un toussotement sec se fit entendre à l’extérieur.

— Ah ! fit Liam en se redressant sur son siège. La viande est prête. Heureusement, car mon ventre crie famine !

Nous continuâmes notre discussion en mangeant, et je ne tardai pas à m’apercevoir que j’appréciais grandement la compagnie et la conversation de ce Seigneur de Guerre. Liam, qui avait vu des guerriers jouer aux échecs, me harcela de questions à ce sujet, si bien qu’à la fin du repas, il en vint tout naturellement à me proposer une partie.

Sans avoir à fournir de gros efforts, je gagnai celle-ci haut la main – heureusement pour moi, Liam avait eu le temps de mémoriser les règles, mais pas les différentes stratégies. Après l’avoir mis échec et mat, je le regardai méditer ses erreurs en sirotant tranquillement mon kavage.

Le guerrier qui faisait le service revint avec un plat de petits pains briochés à l’aspect anodin, qu’il me présenta. J’en acceptai un, et dès que je mordis dedans, un flot de saveurs épicées assaillit mon palais. Une douceur de miel s’ensuivit, qui réveilla aussitôt un souvenir dans ma mémoire. J’avais déjà goûté à ces pâtisseries, au cours de la soirée où j’avais également assisté à mes premières danses chorégraphiées. Marcus avait été si fier de m’y faire goûter…

— C’est vraiment délicieux ! m’exclamai-je.

Liam releva un instant les yeux de l’échiquier et se servit à son tour.

— C’est ma gourmandise favorite, dit-il.

Le guerrier posa le plateau entre nous et me sourit en précisant :

— C’est un maître qui m’a appris à les faire.

Du coin de l’œil, je vis le visage de Liam se décomposer tandis que l’homme s’inclinait vers nous et s’éclipsait.

— Je vous ai suffisamment laissé mijoter, dis-je en me penchant sur l’échiquier. Au tour précédent, vous auriez dû me bloquer avec votre ehat.

Je lui en fis la démonstration en bougeant la pièce, mais Liam se contenta de hocher vaguement la tête, une drôle d’expression sur le visage.

— Une autre partie ? proposai-je en commençant à remettre mes pièces en place.

Liam ne me répondit pas. Les yeux rivés sur l’échiquier, il me demanda, après s’être éclairci la voix :

— Lara… Comment se porte Marcus ?

Il avait posé la question d’un ton dégagé, mais quelque chose dans son attitude acheva de m’intriguer.

— Vous connaissez Marcus ?

Alors seulement, il releva les yeux et me fixa. Dans son regard, je lus une souffrance si intense que toutes les pièces du puzzle se mirent instantanément en place sous mon crâne.

— Par la Déesse ! m’exclamai-je dans un souffle. C’était vous, le Promis de Marcus !

Liam détourna les yeux et hocha tristement la tête.

Sur le point de manquer d’air, je dus me forcer à inspirer longuement, deux fois de suite, sans parvenir toutefois à reprendre mon souffle. Avant qu’un malheureux accident ne le défigure à jamais en lui emportant un œil et une oreille, Marcus avait aimé un…

Le monde tel que je l’avais toujours connu vacillait sur ses bases. Comprenant que Liam attendait, je me forçai à lui répondre mais ne reconnus pas ma voix.

— Il allait bien, la dernière fois que je l’ai vu, lorsque je lui ai demandé d’être mon Champion et qu’il a refusé.

— Vous avez osé ? s’étonna-t-il avec un sourire ravi. Je n’en avais pas entendu parler. Cela a dû causer un immense scandale.

— En effet.

Me renfrognant, je lui demandai :

— Est-ce pour cette raison que vous l’avez rejeté ? À cause du scandale qui aurait pu…

L’ambiance devint subitement glaciale entre nous. Liam darda sur moi un regard meurtrier. C’était bien un Seigneur de Guerre que j’avais devant moi, et ce que je venais de dire l’avait réellement mis en rage.

— Si vous étiez des nôtres, gronda-t-il d’une voix qui vibrait de colère, je vous aurais tuée pour cette insulte !

Je me mordis la lèvre mais parvins à ne pas détourner le regard. Liam se dressa d’un bond et se mit à faire les cent pas devant la plate-forme, les bras croisés dans le dos.

— Ce n’est pas moi qui l’ai rejeté, reprit-il. C’est lui.

Il s’était exprimé d’une voix blanche qui trahissait sa fureur, mais je n’avais pas peur. Manifestement, c’était à lui-même – ou peut-être à Marcus – qu’il en voulait.

— « Cette carcasse inutile n’est plus digne de toi », ne cessait-il de me répéter. Je l’ai supplié de me revenir, jusqu’à ce qu’il menace de rejoindre les neiges, malgré le serment fait à Keir, si je m’obstinais.

Soudain vidé de toute énergie, Liam se figea devant moi et passa une main lasse sur son visage avant de préciser :

— Voilà deux campagnes que je ne l’ai pas revu.

— Deux ans ! m’exclamai-je.

Liam hocha tristement la tête.

— Il accompagne Keir dans ses campagnes et ne revient jamais au Cœur des Plaines.

Mon visage dut me trahir, car le sien s’illumina.

— Il est ici, n’est-ce pas ? Il vous a suivie ?

Machinalement, je pris entre mes doigts la pièce de bois figurant l’ehat. Tout en admirant la minutie du travail de sculpture, je répondis :

— Je ne lui ai pas parlé, mais je l’ai entraperçu.

Liam secoua la tête avec découragement.

— Avez-vous une idée de ce que je peux ressentir ? Il ne veut plus entendre parler de moi, mais sa loyauté envers Keir reste entière… de même qu’envers vous, apparemment.

Soudain me revint en mémoire l’étrange échange entre Marcus et Keekaï, lorsque celle-ci nous avait rejoints dans la Grande Prairie, et dont je comprenais à présent la signification.

— Vous avez tort de penser qu’il ne veut plus entendre parler de vous. Keekaï lui a donné de vos nouvelles.

— Ah, oui ? Mais ce n’est pas lui qui en a demandé, n’est-ce pas ?

Évitant son regard, je reportai mon attention sur la pièce d’échecs et secouai la tête. Du coin de l’œil, je vis les épaules de Liam s’affaisser un peu plus.

— Lorsque Keir m’a ramené Marcus, raconta-t-il d’une voix lointaine, mon Promis m’a annoncé dès qu’il a pu parler que le fil d’alliance avait fondu avec son oreille… et qu’en conséquence nous étions libres de tout engagement l’un envers l’autre.

Doucement, je replaçai l’ehat sur l’échiquier.

— Il s’est sacrifié pour vous, n’est-ce pas ? demandai-je en scrutant son visage. Il ne voulait pas que la honte de ses blessures rejaillisse sur vous et vous cause du tort.

— Cela m’aurait été bien égal ! s’écria-t-il. Savez-vous combien mes jours me semblent insipides, sans lui ? Combien mes nuits sont insupportables dans le vide de mon lit ?

Tel un fauve en cage, Liam se remit à faire les cent pas, ce qui l’empêcha de me voir rougir. Je n’étais pas prête à aborder la réalité de manière si directe. De telles relations, au royaume de Xy, n’étaient ni convenables ni approuvées. Et c’était une chose de savoir qu’au Fireland elles étaient parfaitement licites ; c’en était une autre d’imaginer que Marcus, que je considérais comme un ami et presque comme un père, avait trouvé l’amour dans les yeux et entre les bras d’un homme.

Pourtant, la souffrance et la frustration que trahissait l’attitude de Liam étaient celles d’un amoureux éconduit. Quant à la nostalgie poignante qui faisait trembler sa voix, je la reconnaissais, car c’était la même qui transparaissait dans la mienne lorsque je parlais de Keir.

— Je ne m’avouerai jamais vaincu ! conclut-il, les poings serrés. Un jour, je trouverai un moyen de le convaincre de revenir près de moi. Je le jure par…

— Seigneur de Guerre ?

Agacé, Liam se tourna vers l’entrée, où un guerrier venait d’apparaître.

— Qu’y a-t-il, Rish ?

— Un message urgent du Conseil.

Enfin ! Enfin, j’allais pouvoir comparaître devant le Conseil et savoir ce qui s’y passait…

En pressant le pas pour ne pas me laisser distancer par Liam, je passai mes doigts dans mes cheveux – veiller à mon apparence m’aidait à rester calme.

J’aurais aimé avoir le temps de me changer, d’enfiler cette robe rouge qui me servait de cuirasse contre l’ennemi, mais je devrais me contenter de ma sacoche de premiers secours soigneusement ajustée sur ma hanche, sa bandoulière passée entre mes seins.

En apprenant que j’étais convoquée sur-le-champ, Liam avait proposé de se joindre à mon escorte. J’avais accepté volontiers, même s’il ne le faisait peut-être que dans l’espoir de croiser Marcus.

Nous trouvâmes, à notre entrée sous le chapiteau du Conseil, l’endroit noir de monde. Liam se dirigea vers le cœur de l’édifice, entre les fosses à feu, et j’allai me placer près de lui. Sur notre gauche, je vis Iften et Wesren en grande conversation avec Graine de Tempête. Tous trois me regardèrent avec tant de hargne que je m’empressai de leur tourner le dos, soulagée d’avoir près de moi les présences rassurantes de Liam et d’Amyu.

Les Vénérables, à l’exception de Reness, se trouvaient devant nous, assis sur le premier niveau de l’estrade. Derrière eux, les Anciens au grand complet occupaient les gradins. J’explorais les alentours du regard quand des visages familiers entrèrent soudain dans mon champ de vision. Atira, un grand sourire aux lèvres, et Heath derrière elle. Joden, le visage toujours assombri par le chagrin, à qui j’adressai un sourire. Et là, juste derrière son épaule… Keir !

La joie de le revoir me fit oublier toute prudence. Sans réfléchir à ce que je faisais, je bondis pour le rejoindre. L’un des prêtres guerriers de mon escorte, vif comme l’éclair, m’agrippa le bras pour me retenir. Entraînée par mon élan, je perdis l’équilibre et trébuchai. Un deuxième prêtre guerrier m’empoigna l’autre bras.

— Bas les pattes ! hurla Keir, hors de lui.

Une vague de murmures excités parcourut la salle tandis que je tentais de me redresser.

— Du calme ! cria Essa à tue-tête. Du calme !

Rapidement, l’agitation retomba et le silence se fit. Quand j’eus retrouvé mon équilibre, je vis que Keir luttait pour échapper à Liam et Simus qui le retenaient. Captant son regard, je lui adressai un sourire rassurant pour le calmer.

— Lâchez-la ! ordonna Essa.

Mes gardes du corps obéirent. Aussi dignement que possible, je tirai sur les pans de ma tunique.

— Xylara, Fille du Sang de la Maison de Xy, reprit Essa, êtes-vous blessée ?

— Non, répondis-je en remettant ma sacoche en place.

— Vous étiez pourtant prévenue, me sermonna-t-il. Il ne peut y avoir de contact entre vous et Keir du Tigre.

— Comme si un petit bonjour ou un baiser allaient fausser les débats ! maugréa Keekaï en passant près d’Essa pour rejoindre sa place. Ridicule, si vous voulez mon avis.

— Un avis que nul ne te réclame, Keekaï, riposta Vents Sauvages en s’asseyant. Mais je reconnais qu’il n’était pas nécessaire de traiter Xylara aussi durement.

D’un geste de la main, il congédia mes gardes, qui s’empressèrent de déguerpir.

— Lara, est-ce que ça va ? lança Keir, toujours à cran.

Antas, dressé sur ses ergots, ne me laissa pas le temps de lui répondre.

— Comme si tu en avais réellement quelque chose à faire, Keir du Tigre ! Toi qui badines avec une autre alors que ta soi-disant Captive clame son amour pour toi…

Avais-je bien compris l’accusation qu’Antas venait de lancer, ou la barrière de la langue me jouait-elle encore des tours ? À l’idée que Keir ait pu se tourner vers une autre alors qu’il m’était interdit de le voir, je me sentis bouillir, et tout de suite après devenir glacée.

— Baisse ta capuche, guerrier ! ordonna Antas en pointant sur Keir un index vengeur. Montre à tous quel respect tu portes à celle dont tu voulais faire ta Captive !

Un grand silence se fit sous la tente tandis que Keir, le visage de marbre, soutenait sans rien dire le regard de son accusateur. Puis son expression changea du tout au tout et une lueur malicieuse flamba dans son regard. Lentement, il porta les mains à sa capuche et la baissa, révélant aux yeux de tous l’hématome qu’il avait au cou. De toute évidence, une morsure, un suçon – une marque d’amour…

Par la Déesse ! En comprenant qu’il ne pouvait s’agir que de mon œuvre, je me sentis rougir jusqu’à la racine des cheveux. Si je l’avais pu, j’aurais disparu sous terre.

Haussant les sourcils, Keir accueillit sans broncher l’indignation exprimée par les Anciens. Antas, lui, triomphait.

— Vous voyez ? Vous voyez ? Il trahit cette Xyiane avant même qu’elle…

Il me fallut puiser dans des réserves de courage que j’ignorais posséder pour l’interrompre.

— C’est moi qui lui ai fait cela.

Antas tressaillit et se tourna vers moi. Pour me faire entendre par-dessus le brouhaha qui s’élevait des gradins, je dus forcer la voix.

— Cette morsure, sur son cou, c’est moi qui la lui ai faite.

Ensuite, pour échapper à la tempête soulevée par mes paroles, je n’eus d’autre ressource que de fixer mes pieds en rougissant de honte. Mais je commis l’erreur de jeter un rapide coup d’œil à Keir, qui se rengorgeait tant il était fier, et je dus me mordre les joues pour ne pas pouffer de rire.

Simus, lui, n’était pas contraint à une telle retenue et laissait libre cours à son hilarité en se frappant les cuisses des deux mains. Une hilarité qu’Antas et les deux autres Vénérables étaient loin de partager.

— Comment est-ce possible ? s’enquit sèchement le Vénérable Guerrier. Vous ne pouviez pas…

— Son bain ! coupa Amyu. Cela a dû se passer sous la tente, pendant son bain.

D’un coup d’œil par-dessus mon épaule, je vis qu’elle n’avait pas l’air ravie non plus.

— C’est bien ainsi que cela s’est passé, admis-je en redressant la tête pour affronter le regard des Anciens. Keir a nagé dans le ruisseau pour me rejoindre sous la tente pendant que je prenais mon bain.

Comme un seul homme, les Vénérables dardèrent sur mon Seigneur de Guerre un regard accusateur auquel il se contenta de répondre d’un haussement d’épaules narquois. Simus se mit à rire de plus belle en lui décochant une vigoureuse tape dans le dos.

— Les Cieux sourient aux audacieux ! commenta-t-il.

Antas attendit que se soient calmés les rires qui saluèrent cette réplique pour reprendre son réquisitoire.

— Ainsi, dit-il en se tournant vers moi, faisant fi de nos traditions et de nos règles, vous avez parlé à…

— Nous n’avons pas perdu de temps à parler !

J’avais voulu lui clouer le bec, mais quand je pris conscience de ce que je venais de proclamer à la face de cette assemblée, je sentis mes jambes se dérober sous moi.

— Heyla ! rugit Simus. Vraiment, l’amour entre un Seigneur de Guerre et sa Captive est plus brûlant qu’un jour d’été !

À ces mots, Joden redressa brusquement la tête, ce qui attira mon attention. Puis, après avoir considéré Simus d’un œil rond, il reporta son attention sur moi et me dévisagea comme s’il me voyait pour la première fois.

Les Vénérables parlaient entre eux. Keekaï, debout sur son gradin, me regardait avec fierté. Risquant un nouveau coup d’œil en direction de Keir, je vis qu’il m’adressait un sourire confiant. Réconfortée, je lui rendis son sourire en rougissant un peu.

Enfin, les Vénérables mirent fin à leur conciliabule, et Essa s’avança vers moi.

— Xylara… commença-t-il en me scrutant attentivement. Vous nous dites la vérité en affirmant que vous n’avez pas parlé à Keir du Tigre ?

— Je vous dis la vérité, assurai-je en me forçant à soutenir son regard sans ciller. Nos… nos corps ont parlé pour nous, Vénérable Barde.

— Que sait-elle de la vérité ? riposta Antas. Elle ment comme elle respire !

— Prouvez-le ! répliquai-je vertement.

Je m’avançai d’un pas vers lui, le défiant ouvertement. Antas croisa sur sa poitrine ses bras massifs et me toisa avec mépris.

— Vous avez menti à Atira de l’Ours. Qu’elle vienne ici nous le…

— Avant de sommer quiconque d’énoncer ses vérités, coupa sèchement Essa, mettons de l’ordre dans ce senel.

Il se tourna vers les Anciens, qui commencèrent à se calmer et à se rasseoir. Puis il se retourna et fit signe à quelqu’un qui se trouvait derrière moi. Amyu apparut et déplia un tabouret qu’elle installa entre les fosses à feu. Quand j’y eus pris place, elle resta debout dans mon dos.

Patiemment, Essa attendit que le calme revienne. Les gradins étaient pleins, presque bondés, et l’assistance principalement composée de guerriers. Keir s’était placé aussi près de moi que possible, de l’autre côté d’une fosse à feu. Liam et Simus l’encadraient. D’autres visages familiers se trouvaient derrière eux. Après avoir pris une profonde inspiration, je relâchai lentement mon souffle et m’apprêtai à affronter les Anciens.

— Ce senel peut reprendre son cours, décréta Essa lorsque le silence fut revenu. Fille du Sang de la Maison de Xy, bienvenue sous notre tente. Pouvons-nous vous offrir un peu de kavage ?

— Non, je vous remercie, répondis-je en souriant.

— Xylara, nous avons à présent entendu les vérités de tous ceux que nous avons cités à comparaître devant nous. Tous, sauf Joden de l’Aigle. Il nous a fallu différer son témoignage en raison des demandes du Vénérable Guerrier, Antas du Cochon, et d’Iften, de la même Tribu.

Ainsi, songeai-je avec amusement, Antas et Iften avaient le même animal totem. Ce n’était pas pour me surprendre.

— Tous deux estiment en effet, poursuivit Essa, qu’il faudrait accorder aux vérités de Joden le poids de celles d’un barde des Tribus, même s’il ne peut prétendre à ce statut. Nous vous avons tenue à l’écart de nos débats, mais étant donné qu’une décision doit être prise, nous avons décidé d’entendre vos vérités sur ce point précis.

— Qu’elle prouve d’abord son attachement à la vérité ! rugit Antas en bondissant sur ses pieds. Je maintiens qu’elle a menti à une guerrière de la Grande Prairie.

— Je maintiens que c’est faux, intervins-je calmement, même si mon cœur battait à coups redoublés.

— Atira de l’Ours ! appela Essa.

Atira sortit des rangs du public. En la regardant passer devant moi, je constatai qu’elle avait retrouvé toute sa souplesse et qu’elle ne boitait pas. Après s’être campée devant les trois Vénérables, elle croisa les bras et défia Antas du regard, comme si elle avait voulu le réduire en miettes.

— Parle sans crainte, guerrière, lança celui-ci. Dis-nous de nouveau comment cette Xyiane t’a menti.

— Vous êtes le seul à appeler cela un mensonge, Vénérable Guerrier, répliqua-t-elle d’un ton poli mais clairement désapprobateur. Tout ce que j’ai dit, c’est que la Captive a sauvé ma jambe et ma vie.

— Épargne-nous tes commentaires ! tonna Antas. Et raconte-nous ce qui s’est passé.

Atira l’ignora et se tourna pour s’incliner devant moi.

— Captive…

— Heureuse de te revoir, Atira, répondis-je, tout sourire. Comment va ta jambe ?

Derrière elle, Essa émit un raclement de gorge clairement désapprobateur. Atira me fit un clin d’œil et se retourna pour livrer son témoignage. En termes clairs et précis, elle raconta qu’elle s’était fracturé la jambe à l’entraînement et que j’avais proposé de la soigner. La fabuleuse mémoire des Firelandais n’était pas une découverte pour moi, mais je restai stupéfaite par la clarté de ses souvenirs. Elle était capable de citer tous nos échanges au mot près.

— … m’a tendu un morceau d’écorce de saule à coincer entre mes dents. Ensuite, elle m’a dit : « Très bien, Atira. Vous allez respirer dix fois, puis nous commencerons. »

Plongée dans ses souvenirs, Atira grimaça et secoua la tête avant de poursuivre :

— J’ai fermé les yeux et j’ai inspiré à fond une première fois, puis une deuxième. Mais à la troisième, la Captive m’a agrippé la cheville et a tiré sur ma jambe blessée de toutes ses forces.

— Voilà qui prouve ce que j’avance, commenta Antas avec une satisfaction évidente. La Xyiane a menti.

L'élue
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